vendredi 26 décembre 2008

Et trois GLONASS… Trois!

glonass-petit On peut, il est vrai, tergiverser sur l’état réel du secteur spatial en Russie (et nous le ferons également), on ne peut, cependant, nier que la récente volonté de redynamiser GLONASS, le système russe de navigation par satellite, porte ses fruits.

En effet, tandis que GALILEO, qui se veut le concurrent européen du GPS américain (et du prochain GPS III), n’en finit pas de successivement sombrer et d’être replacer sur les rails (grâce, notamment, aux économies opérées dans le cadre de la Politique agricole commune), GLONASS poursuit sa revalidation progressive. Ce sont trois nouveaux satellites de navigation qui ont été placés en orbite par un fusée PROTON-M. 20 satellites (re)composent aujourd’hui la constellation GLONASS. Moscou entend finaliser au plus tôt son architecture en orbite qui devrait compter, à terme, un ensemble de 24 satellites.

Ce nouveau tir intervient, faut-il le rappeler, dans un contexte de refinancement global et soutenu du secteur spatial en Russie. La régularité des reversements des excédants financiers russes dans les programmes spatiaux traduit, à l’évidence, la détermination du politique à procéder à une revalorisation général de l’outil spatial. Cette implication forte du politique a, notamment, pris la forme, en 2004, d’une réorganisation drastique de l’Agence spatiale fédérale russe, suivie, un an plus tard (octobre 2005), par la parution d’un nouveau programme spatial russe – peu commenté, au demeurant. Bien sûr, la Russie ne saurait effacer du revers de la main les années Eltsine marquée par une déconsidération des politiques de l’époque à l’égard de la survie de son secteur d’activités spatiales. On ne peut, cependant, que constater que cette période semble bel et bien révolue. Il reste que, en dépit des efforts entrepris depuis 2000, la secteur spatial russe est encore en phase de convalescence.

L’Europe, dont les politiques spatiales* restent marquées par des hésitations, des confusions quand il ne s’agi pas de combats d’arrière-garde (notamment quant à l’emploi du spatial pour des objectifs de défense), semble se contenter de rattraper les trains en marche…

* Parler d’une politique spatiale européenne est, selon moi, un contre-sens dans la mesure où le secteur spatial européen, dans sa dimension institutionnelle, reste marquée par un éclatement regrettable des structures en charge de l’espace. ceci est vrai au sein même de la Commission européenne mais également au niveau intergouvernemental où des synergies manquent cruellement entre l’Agence européenne de défense et l’Agence spatiale européenne. Il reste à espérer que le transfert de certains éléments constitutifs du programme MUSIS vers l’AED et l’OCCAR, ainsi que la récente volonté de jonction des efforts (cf. Workshop on Critical Space Technologies) conduits par l’AED, ASE et la Commission européenne pour le développement des technologies spatiales critiques (sans outre formalisation) puissent constituer els catalyseurs d’une vision plus cohérente.

mercredi 24 décembre 2008

Quelle place pour la Belgique dans le spatial européen?

C’est l’édition de ce mardi 23 décembre de La Libre Belgique qui l’annonce, la Ministre de la Politique scientifique, Sabine Laruelle, entend débloquer une enveloppe de 193 millions d’euros pour les cinq prochaines années au profit du secteur spatial belge. Cette nouvelle est particulièrement rassurante dans un contexte de crise économique doublé – une particularité belge – d’une crise institutionnelle.

Il est vrai que, à l’exception des milieux directement concernés par ce secteur d’activité, peu d’insistance semble habituellement placée sur le rôle spécifique de la Belgique dans le secteur spatial européen. Notre pays y compte pourtant comme l’une des principales chevilles ouvrières. Ceci pour plusieurs raisons.

D’une part, la Belgique a su développer des compétences de pointe dans des niches technologiques très délimitées mais néanmoins stratégiques. Au point qu’un responsable français auprès des instances européennes m’avait précisé, voici quelques mois, que dans ce domaine les Belges avaient su jouer une carte gagnante puisque pratiquement aucun programme spatial majeur de niveau européen ne pouvait se faire sans qu’une entreprise belge ne participe à son élaboration.

Une seconde raison qui explique le rang particulier de notre pays dans le paysage européen du spatial tient à la typicité de notre structure institutionnelle et politique. Contrairement à d’autres pays, la Belgique n’a jamais disposé – et n’a jamais souhaité disposer (en tous cas jusqu’il y a peu) – d’une Agence spatiale “fédérale”; l’Agence spatiale européenne étant censée jouer ce rôle pour notre pays. L’orientation de notre politique spatiale est donc “résolument” européenne; ce qui a pour mérite d’éviter bien des tergiversations sur les finalités politiques des programmes auxquels nous participons. Surtout, la focalisation sur l’objectif européen permet à nos instances de dépasser les querelles communautaires qui si elles devaient “polluer” le débat spatial dans notre pays viendraient à impacter sur notre aptitude à nous positionner comme acteur européen incontournable.

Ceci étant, le tissu spatial belge comporte quelques faiblesse et reste soumis à des interrogations quant à son avenir à long terme. On peut, ainsi, s’interroger sur la viabilité à long terme d’un cadre institutionnel qui, bien qu’il soit parvenu à assurer la continuité de la politique spatiale de notre pays dans les grandes enceintes, peut, à tout instant, risquer de sombrer dans des fractures socio-politiques qui, à dire vrai, n’ont que peu ou prou de rapport avec le domaine spatial. En effet, la politique spatiale de la Belgique est basée sur une fragile équilibre (qui semble tout de même avoir fait ses preuves) découlant de la loi spéciale de réforme institutionnelle du 8 août 1980 qui, en substance, indique que même si les compétences dans le domaine de la recherche et des sciences relève des communautés et des régions, les secteur spatial est, pour sa part, dépendant du fédéral; un gage d’unité, donc.

Sur le plan industriel, force est de constater que la composition de notre tissu d’entreprises, tant au nord qu’au sud du pays, est tout à fait spécifique et résulte, pour une large part, de l’histoire institutionnelle de notre Etat. Par ailleurs, les industries belges investies dans le domaine spatial n’ont jamais fait de ce terrain d’application un secteur d’activité exclusif compte tenu des coûts de développement et des risques élevés propres à ce type d’activités. Nos industriels rencontrent, enfin, quelques difficultés à faire entendre leurs voix auprès des grands entrepreneurs spatiaux. Toute nouvelle perspective de reconsolidation de la base industrielle et technologique européenne dans le domaine aérospatial est porteuse d’incertitudes. Cela est encore plus vrai pour les entreprises de notre pays.

La Libre Belgique a donc mille fois raisons de faire l’éloge de notre volonté d’investissement dans ce secteur. Ce que le quotidien ne dit pas c’est que cette décision fait suite à de multiples incertitudes qui avaient fini par germé il y a quelques mois au sujet du maintien du rang de la Belgique parmi les contributeurs de l’ESA.

La Belgique a, en effet, manqué de peu d’être reléguée au-delà de la cinquième place qu’elle occupe traditionnellement dans le classement des contributeurs de l’ESA. Un montant de 25 millions d’euros manquait encore tout récemment à l’appel pour combler la différence qui existait alors entre les crédits d’engagement (142 millions d’euros) et les crédits de paiement (117 millions d’euros). La question qui se posait alors était de savoir si les régions accepteraient de contribuer financièrement à combler cette différence. Sans doute, davantage d’informations filtreront-elles dans les prochains jours à propos de cette opération de sauvetage de notre secteur spatial. Il est cependant une certitude : ce genre de tergiversations risque de s’avérer à l’avenir beaucoup plus risquée pour le maintien de notre position eu égard à l’arrivée des nouveaux entrants au sein de l’ESA.

mercredi 17 décembre 2008

Nouvelle parution du RMES! Les opérations militaires en zones urbaines : paradigmes, stratégies et enjeux, Bruxelles, Bruylant, coll. RMES, 2008.

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Quel n’est pas mon plaisir de vous annoncer la parution de notre nouvel ouvrage aux éditions Bruylant (Bruxelles) qui porte sur un sujet somme toute d’actualité puisqu’il traite des opérations militaires en zones urbaines.

Fruit d’une collaboration passionnée de plusieurs auteurs (membres ou non membres du RMES), admirablement coordonnée par Tanguy Struye de Swielande, ce nouvel ensemble d’analyses stratégiques vous permettra de parcourir les différents volets, aspects et questionnements posés par le développement des théâtres d’opérations en zones bâties.

Voici, en guise d’avant-goût, le sommaire du bouquin.

Introduction

PARTIE I : Approche générale

Chapitre 1 : Quelques facteurs d’influence de la géographie sur le combat urbain – Joseph Henrotin

Chapitre 2 : Pensée stratégique classique et combat urbain : introduction à l’historiographie d’un combat rejeté – Joseph Henrotin

Chapitre 3 : Zones grises et guérilla urbaine – Tanguy Struye de Swielande

Chapitre 4 : A l’assaut des cités. Théories et doctrines occidentales du combat urbain offensif – Joseph Henrotin

Partie II : Aspects techniques

Chapitre 5 : L’adaptation à l’asymétrie des moyens en milieu urbain : Un défi technologique et sociétal continu – Tanguy Struye de Swielande

Chapitre 6 : Le soldat face à l’identité et la culture de l’autre – Tanguy Struye de Swielande

Chapitre 7 : Nouveaux théâtres, nouvelles missions ? Les opérations de paix au sein des populations – Galia Glume

Chapitre 8: Des aigles contre des musaraignes. Déterminants, concepts et emploi de la puissance aérienne en combat urbain – Joseph Henrotin

Chapitre 9: Robotique et opérations militaires en milieu urbain – Alain De Neve

Partie III: Cas d’application

Chapitre 10 : Le processus israélien d’adaptation à la guerre urbaine : un modèle ? – Joseph Henrotin

Chapitre 11 : De Beyrouth à Gaza. L’expérience israélienne du combat urbain – Joseph Henrotin

Chapitre 12 : Belgique et guerre urbaine – André Dumoulin

Chapitre 13 : La contre-insurrection au sein des forces armées américaines en Irak : une doctrine « dans le feu des combats » (printemps-été 2003) ? – Stéphane Taillat

Chapitre 14 : La contre-insurrection en Irak : entre procédures informelles et formalisation doctrinale (2004-2007) – Stéphane Taillat

Chapitre 15 : Grozny la terrible. L’expérience russe du combat urbain – Joseph Henrotin

Conclusion générale

mercredi 5 novembre 2008

Etonnante Amérique !

"Si jamais quelqu'un doute encore que l'Amérique est un endroit où tout est possible, se demande si le rêve de nos pères fondateurs est toujours vivant, doute encore du pouvoir de notre démocratie, la réponse lui est donnée ce soir", a fait valoir le 44e président des Etats-Unis, devant 65 000 personnes.

Ce matin, à mon réveil, avant même de connaître les dernières nouvelles de l’actualité mondiale, je savais que le visage du monde ne serait plus semblable ce qu’il était hier… J’avais la conviction qu’une mutation – peut-être sans précédent – était sur le point de se produire. Je sais, je n’étais pas le seul à ressentir ce sentiment peu original... Les élections américaines mettaient face à face, au final, deux candidats du changement (expression devenue désormais à la mode). L’un incarnait la possibilité d’un retour des Démocrates à la Maison Blanche, l’autre promettait, tout républicain qu’il soit, une rupture par rapport aux années Bush, années fortement contestées du fait de l’empreinte particulière de l’Amérique sur le monde depuis les 8 dernières années.

Mais j’étais loin d’imaginer que l’Amérique puisse à se point créer un sursaut dans des temps aussi difficiles sur tous les tableaux, qu’ils soient international, économique, financier, culturel, politique et géopolitique. L’Amérique, quoi qu’en disent certains experts avisés et, je n’en doute pas, éminemment compétents, l’Amérique, donc, a une fois de plus fait preuve d’une étonnante vivacité; vivacité couplée à une réconciliation avec les passages les plus sombres de son histoire. Il ne s’agit pas ici de juger, a priori, le programme de l’un ou l’autre candidat. Chaque homme politique est avant tout jugé sur ses actes, sur la manière dont il sera parvenu, à terme, à utiliser la faible marge de manœuvre que les forces profondes de l’Histoire et de l’actuelle mondialisation lui aura imposées. Mais je reste convaincu – et les événements politiques de ces dernières 24 heures l’auront prouvé, que les Etats-Unis sont et demeureront une puissance avec laquelle le monde devra encore compter pendant longtemps. Le 21ème siècle sera, je le pense, un siècle encore et toujours américain. Mais différemment.

Bien sûr, les défis sont d’une ampleur extraordinaire. Bien sûr, les nouveaux pôles de puissance géopolitique que sont la Chine, la Russie, l’Inde, pour ne citer que ceux-là, influeront de manière beaucoup plus déterminante qu’auparavant l’avenir des relations internationales et des rapports économiques. Mais non, je ne pense pas que les rapports de force entre les Etats puissent être réduits à un système quelque peu simpliste de vases communiquant. L’accroissement de force d’un Etat ne génère pas obligatoirement la décadence d’un autre Etat. Ceci nous amène donc à une conclusion essentielle, qui, sans doute, se détache quelque peu de l’actualité immédiate. Cette conclusion est la suivante : les forces profondes qui ont guidé le monde et sur lesquelles les Etats ont cherché à imprimer leurs marques, ces forces profondes se révéleront encore plus puissantes demain, car alimentées par des vagues de renouveau. L’Europe, pour sa part, même si elle a pu démontrer une réactivité politique avec laquelle nous avons été peu coutumiers durant la crise financière, souffre de l’absence d’une telle vague de renouveau.

Ce renouveau européen doit être engagé très rapidement, mais aussi – et paradoxalement – sereinement. L’Amérique qui a vu le jour ce 5 novembre est en rupture complète avec l’Amérique du XXème siècle. Le relationnel transatlantique sera forcément différent car la Maison Blanche accueillera désormais un Président dont les racines lointaines ne sont plus européennes. Certes, le changement, on le sait, se produit toujours à la marge. Il n’empêche que les Européens devront compter avec une expression quelque peu différente de la puissance américaine.

Ce commentaire que je sais à chaud et éparpillé pourrait constituer la base d’une réflexion plus amples et plus construite. Commençons là dès à présent…

dimanche 12 octobre 2008

Colloque "Quelle politique de sécurité et de défense pour l'Europe ? Les enjeux de la présidence française de l'UE" (20 octobre 2008 à Bruxelles, Ecole Royale Militaire)

Le Club Participation & Progrès, en collaboration avec le RMES et l’Ecole Royale Militaire organise, en date du 20 octobre prochain, un colloque sur le thème "Quelle politique de sécurité et de défense pour l'Europe ? Les enjeux de la présidence française de l'UE". L’événement se tiendra au Centre de Conférence de l’Ecole Royale Militaire (entrée par la rue Hobbema à 1000 Bruxelles) entre 09.00 et 18.00.

La participation est gratuite mais une inscription préalable est obligatoire.

Durant cette journée, plusieurs membres du RMES s’exprimeront sur la thématique: André Dumoulin, Joseph Henrotin et moi-même.

Vous pouvez consulter le programme en cliquant ici. Un bulletin d’inscription peut être obtenu en cliquant sur ce lien.

Pour tout renseignement complémentaire, prière d’adresser un message à Club.Participation-Progres@wanadoo.fr.

dimanche 28 septembre 2008

Nouvel ouvrage de Joseph Henrotin

Confrère et ami depuis maintenant huit ans, Joseph Henrotin publie dans un ouvrage de 226 pages (et croyez-moi, pour condenser sa pensée en seulement 226 pages, il a du se faire violence !) les résultats de sa recherche doctorale, défendue brillamment l’année dernière à l’Université libre de Bruxelles.

En voici le millésime : La technologie militaire en question. Le cas américain, Paris, Economica, coll. Stratégies et doctrines, 2008, 226 pages.

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Quatrième de couverture :

Si il existe, depuis l’aube de l’humanité, une technologie militaire, cette dernière n’est plus uniquement, de nos jours, un outil au service des combattants. Mal gérée, elle peut aussi imposer des contraintes directes à la tactique, à la stratégie comme à la politique. Plutôt que d’augmenter la liberté des décideurs, elle pourrait la réduire. Elle peut même brouiller notre vision de l’adversaire comme du combat et ne faire voire d’eux que ce que l’on voudrait bien en voir : des capacités évacuant, paradoxalement, la stratégie de l’art de la guerre.
En ce sens, la technologie peut devenir une idéologie en soi, qualifiée ici de « technologisation ». On le devine, une telle évolution est néfaste. En examinant le cas américain – variablement imité en Europe – l’auteur analyse ici les travers comme les origines d’une conception où la technologie serait trop prégnante dans les débats comme dans l’action stratégique. Mais il ouvre également la voie à des solutions et en appelle, en particulier, à un retour aux élémentaires de la stratégie.

L’Arctique: nouvelle Méditerranée?

Preuve que certains de nos députés (et, croyez-bien qu’ils sont nombreux) s’affairent aussi sur les dossiers internationaux (même si ce type de sujet semble moins médiatisé que les dissensions communautaires de notre pays), plusieurs questions parlementaires m’ont été transmises qui ont pour objet l’évolution de la situation dans l’Arctique et les enjeux stratégiques émergents dans la région.

Avertissement : Les éléments de réponse qui figurent ci-dessous reprennent les informations “synthétiques” que j’ai transmises pour traitement. Elles découlent des analyses conduites par quelques experts de la question. Les réponses qui seront fournies par les services intermédiaires à nos parlementaires ne reprendront sans doute pas, avec exactitude, le contenu qui y figure.

Quelles sont les nouvelles routes maritimes qui se développeront autour du pôle Nord ?

Deux routes maritimes se développeront dans la région du pôle Nord (Figure 1 : carte des nouvelles routes du Grand Nord)

    1. le passage du Nord Ouest (au Nord du Canada), qui fut pour la première fois dans l’Histoire ouvert à la navigation maritime en date du 21 août 2007.
    2. La route des mers septentrionales (au Nord de l’Eurasie)

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Figure 1 : le passage du Nord Ouest

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Figure 2 : le passage du Nord Ouest (en rouge) et le passage par le Canal de Panama (en vert)

Seule inconnue (ou incertitude) : le temps et l’intensité future de la déglaciation. D’après des études récentes, on a assisté entre 1978 et 1996 à une diminution estivale de 17,6% de la calotte glacière tous les dix ans au niveau de la Mer de Barents et de la Mer de Kara. Cette diminution est de l’ordre de 3,7% pour les Mers de Chukchi, de Sibérie orientale et de Laptev. Entre 1978 et 1998, une réduction de 40% de la densité de glace de la calotte polaire a été observée.

Les plus récentes analyses sur l’évolution de la réduction de la calotte polaire divergent. Ceci en raison de la complexité des facteurs qui participent à la déglaciation (réchauffement global, quantités, périodisation et effets des précipitations). Toutes s’accordent cependant sur la perspective d’une diminution de la calotte glacière. L’hypothèse d’un maintien de la masse glacière arctique est écartée. Le scénario du pire est une disparition complète de la couverture glacière du pôle Nord entre 2040 et 2060. Ce qui ferait de l’Arctique une nouvelle mer intérieure située, qui plus est, entre les principales puissances de la planète (à l’instar de la Méditerranée durant l’âge d’or européen).

L’exploitation de ces routes est problématique. D’importants problèmes de sécurité liés à la dérive des glaces (icebergs de plusieurs kilomètres) risquent d’affecter l’exploitation économique (pêche, transport maritime, exploitation des gisements pétroliers et gaziers). Ces icebergs pourraient également endommager les infrastructures portuaires des régions riveraines existantes ou projetées.

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Figure 3 : carte des nouvelles routes du Grand Nord

Quelles sont les postures exactes des Etats riverains vis-à-vis de l’ouverture des passages du Grand Nord ? Quelles sont les prétentions de ces Etats sur ses routes ? Quelles sont les revendications territoriales relatives aux plateaux continentaux ?

Russie :

La Russie considère l’Arctique comme une réserve naturelle légitime.

Elle entend démontrer l’appartenance de la dorsale de Lomonosov au plateau continental russe (cf. expédition du mois de juillet 2007 d’un sous-marin de poche avec deux membres de la Douma à son bord).

Intérêt stratégique évident. Proviennent de l’Arctique :

a. 90% de son gaz

b. 60% de son pétrole

c. 90% du nickel et du cobalt

d. 60% du cuivre

e. 98% des métaux de platine

En outre, les estimations relatives aux réserves énergétiques non-découvertes en Arctique équivaudraient à 375 milliards de barils (pour info, les estimations relatives aux réserves restantes de l’Arabie saoudite s’élèvent à 261 milliards de barils).

Projet initié par Gazprom et LUKoil pour le développement de brise-glaces à propulsion nucléaire.

La Russie entend redéposer en 2009 une demande de reconnaissance de la souveraineté russe sur la dorsale de Lomonosov auprès des Nations Unies au niveau de la Commission des limites du plateau continental.

Etats-Unis:

Les Etats-Unis manifestent un intérêt marqué pour l’Arctique, notamment dans ses aspects stratégiques et militaires (impact de la déglaciation arctique sur sa stratégie navale).

Les Etats-Unis ont refusé de ratifier la convention de Montego Bay (tandis que la Russie a procédé à sa ratification en 1997). Conséquence : cette non-ratification empêche les Etats-Unis de faire valoir leurs prétentions sur la zone se situant à quelque 600 km des côtes de l’Alaska.

Envoi d’une patrouille des U.S Coast Guards en date du 6 août 2007 (au lendemain de l’expédition russe) pour une durée de quatre semaines aux abords du pôle Nord.

L’U.S. Navy a organisé en 2001 et 2007 deux colloques sur les conséquences de la déglaciation polaire (cf. sources bibliographiques).

Canada :

Prétentions canadiennes sur le passage du Grand Nord affirmées depuis 1946. Selon les autorités de l’époque, une large part de l’Arctique appartiendrait au Canada.

Ottawa rejette donc les prétentions de Moscou.

La souveraineté canadienne dans l’Arctique a été réaffirmée en juillet 2007 par le Premier ministre Stephen Harper.

Le Canada a organisé plusieurs exercices militaires dans le Grand Nord et en Arctique. Il prévoit la construction d’un port en eaux profondes à Nanisivik. Six à sept navires de patrouilles spécifiquement conçus pour le contrôle de ce que le Canada considère comme ses mers intérieures est prévu (budget estimé à 7 milliards de dollars sur 25 ans).

Danemark :

Danemark en opposition avec la Russie concernant la souveraineté sur la dorsale de Lomonosov qu’elle considère comme liée au Groenland.

Un budget de 25 millions de dollars a été engagé en 2004 pour financer des recherches géologiques destinées à apporter la preuve scientifique du rattachement du Groenland à la dorsale de Lomonosov.

Selon des informations récentes, le Danemark aurait bon espoir d’obtenir satisfaction à des demandes.

Quels sont les conflits potentiels pouvant résulter de l’ouverture des nouvelles voies de passage du Grand Nord ?

Avant tout, il est important de considérer que la navigation, l’exploitation économique de ces passages sera particulièrement risquée en raison de la dérive des masses glacières résultant de la fonte de la calotte polaire. Toute hypothèse de conflit nous projette, dès lors, si nous suivons le scénario du pire, à une date au-delà de 2040.

Néanmoins, des disputes existent d’ores et déjà ou se révéleront plus prégnantes dans les années à venir. Elles concernent : le passage du Grand Nord (aucun Etat ne reconnaît au Canada la souveraineté qu’elle prétend être en droit d’exercer sur cette zone), l’île de Hans (Canada vs Norvège), Mer de Barents (Norvège vs Russie mais accord partiel conclu en 2007), le Spitzberg (Russie vs Norvège, non réglé), le Détroit de Béring (Etats-Unis vs Russie, accord intervenu en juin 1990 mais non-ratifié par les deux protagonistes).

Quelles sont les bases et activités militaires dans la région ?

Russie:

En juillet 2007, la flotte russe du Nord a procédé à des exercices de grand envergure (avec tirs réels depuis les navires de surfaces, aéronefs de l’aéronavale et de l’infanterie de marine). Les forces armées russes procèdent également au test de missiles en conditions polaires.

On note également le survol opéré par des bombardiers à long rayon d’action SU-24.

On ajoute également un accroissement des activités des bases militaires russes de Tiksi, Vorkuta et Anadyr.

Etats-Unis:

Les Etats-Unis envisagent l’adaptation de leurs capacités militaires aux conditions arctiques (dans le cadre d’une zone arctique dépourvue de glaces).

Objectifs : tester la résistance et l’opérabilité des systèmes d’armes (existants et futurs) dans des conditions de froid extrêmes ; tester l’opérationnalité des dispositifs de communications et de radionavigation dans des latitudes élevées ; anticipation des modèles de prévision des conditions climatiques et atmosphériques dans un environnement dynamique – développement de plates-formes militaires (aériennes et navales) adaptées aux conditions d’évolution en milieu arctique[1].

Sources bibliographiques principales

Naval operations in an Ice-free Arctic Symposium, 17 – 18 April 2001, Final report, Office of Naval Research, National (previouslu known as “Naval”) Ice Center, Oceanographer of the Navy and the Arctic Research Commission, 2001.

DUFOUR, J., « L’Arctique, un espace convoité : la militarisation du Nord canadien », Géopolitique et militarisation du Grand Nord Canadien (1ère partie), Mondialisation.ca, 26 juillet 2007, cf. http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=6404.

RENARD, T., "Climate Change and International Security: Understanding a Complex Relationship in Order to Forecast Future Conflicts (2007-2030)", Report for the Assistant Chief of Staff Strategy, Belgian Armed Forces, July 31, 2007

SMITH, M. A. & GILES, K., The Last Dash North, Advanced Research and Assessment Group, Defence Academy of the United Kingdom, Russian Series, 07/26, September 2007.


[1] Il est raisonnable de penser que des investissements croissants seront consentis aux recherches scientifiques dans le domaine des matériaux et de l’amélioration de leur résistance et invariance aux conditions climatiques. Les nanosciences et les nanotechnologies seront, très certainement, l’un des principaux fers de lance de ces recherches.

mercredi 10 septembre 2008

La polémique EDVIGE rapportée par la RTBF

Reuters

Une fois n'est pas coutume, je m'intéresserai, dans ce billet, au fichier/logiciel EDVIGE, le fameux fichier de renseignement systématisé qu'entend mettre en oeuvre la France. Plus exactement - et je m'excuse auprès des non-belges qui me font l'honneur de consulter mon blog - je me pencherai sur la façon dont le projet français a été rapporté et analysé par la radio-télévision publique belge francophone, la RTBF.

Car je crois qu'il y a dans le reportage qui a été présenté en date du 9 septembre (édition télévisée du soir) une extraordinaire méconnaissance - je ne dirai pas "manipulation" - de ce que constitue exactement EDVIGE.

Avant d'entrer plus en matière, que l'on me permette de mettre les points sur les "i". Je m'oppose résolument à la mise en place d'un tel fichier. Je reste persuadé que l'instauration d'un système de renseignement semblable exprime le malaise d'une société guidée politiquement par la peur. Or, l'histoire des civilisations regorge d'exemples de sociétés qui, une fois guidée par la peur, ont amorcé leur déclin (je sais, j'adore Toynbee). Mais je reviendrai plus tard sur les raisons de mon désaccord.

Que dois-je reprocher à la manière dont la RTBF a analysé le sujet? Très simple : amalgame et exploitation à outrance des tensions internationales.

L'amalgame se situe dans les propos présentant le lancement du sujet. Le présentateur, François de Brigode affirme que derrière EDVIGE, se cacherait "selon les organisations protestataires, une redoutable machine de surveillance généralisée, allant (alliant?) des militants syndicaux aux homosexuels, en passant par les mineurs de treize ans susceptibles de troubler l'ordre public". EDVIGE, à ce que j'en sache, n'a pas pour intention de ficher toutes les personnes homosexuelles de France. Ce qu'aurait du expliquer le présentateur est qu'EDVIGE récoltera, à propos des personnes dont il suivra le parcours, des indications relatives, entre autres, aux orientations sexuelles de ces dernières. Bien sûr, François de Brigode pourrait indiquer que ce n'est pas la RTBF mais les "organisations protestataires" qui l'affirment (il précise en effet ceci dans l'introduction du sujet). Toutefois, on ne peut que regretter et condamner une telle imprécision sur un sujet qui mérite une réflexion posée et sereine.

L'exploitation à outrance, voire la manipulation du contexte de tensions internationales est flagrante à l'écoute des propos tenus par le commentateur lors du reportage. Il qualifie les renseignements généraux de "police politique française", rien de moins ! On voit parfaitement l'allusion qui sous-tend ce reportage. La crise entre l'Occident et la Russie (qui fait d'ailleurs l'objet d'un reportage dans la même édition) permet, très (voire trop) facilement de faire ressurgir les vieux démons des polices politiques secrètes de l'ancien bloc soviétique. Il est dès lors très tentant de rapprocher le débat français aux images que l'opinion conserve de la guerre froide. Et hop ! le tour est joué.

Revenons-en maintenant à EDVIGE. Si je n'apprécie nullement la façon dont le projet est rapporté par quelques médias (d'autres traitent, heureusement, le sujet de manière plus dépassionnée), je reste fermement opposé, je l'ai dit, à ce système. Ce qui m'insurge est la possibilité de ficher des jeunes dès treize ans sous prétexte que ceux-ci peuvent représenter des individus agissant dans une zone floue de la délinquance et que le Code pénal - si mes informations sont exactes - prévoit d'ores et déjà la possibilité d'un passage en correctionnelle dès cet âge (qu'on me corrige si je me trompe). Je constate 2 choses :

1. il semble que nos sociétés veulent réduire la durée de l'enfance à son plus strict minimum. Comment peut-on imposer à l'opinion publique l'idée qu'un enfant est systématiquement susceptible de délinquer? Bien sûr, cette possibilité existe. Et elle existera toujours, même avec EDVIGE ! Nous voyons donc que la solution n'est pas à trouver dans un fichage (mesure réactive qui traduit déjà un échec de la politique vis-à-vis de la jeunesse) mais bien dans l'éducation et la prévention qui, à dire vrai, ne suscitent pas autant de débats qu'EDVIGE ! Quelle est cette société qui ne sait quoi faire de ses enfants, sinon de la catégoriser dans des taxinomies réductrices?

2. la théorie de l'étiquetage est stupide (pardonnez cette familiarité) et dangereuse pour l'avenir de notre sécurité. En étiquetant des individus en rapport avec des actes qu'ils seraient seulement susceptibles de commettre (tiens, tiens, il y avait pas un roman de Philip K. Dick là-dessus???), et en concentrant les moyens policiers sur cette méthode, on risque de négliger l'étude prospective des formes de délinquance et de criminalité qui, demain, exploiteront les failles nouvelles de nos sociétés; failles que nos dispositifs n'auront pas été en mesure d'identifier. EDVIGE n'anticipe en aucune manière les nouvelles formes de délinquance. Elle ne peut, au mieux, que gérer, de manière sommaire, les conséquences de nos manquements et des sous-investissements dont ont été victimes, durant les vingt années passées, les mesures préventives, éducatives et de proximité.

Je terminerai, cependant, par une touche d'optimisme. La polémique qui entoure EDVIGE démontre, toutefois, qu'un réel dynamisme existe au sein de notre société. Cette dernière prouve qu'elle peut initier un vrai débat autour d'un projet vis-à-vis duquel ses membres ont soit des réticences soit des oppositions farouches. Et c'est là un signe de santé et de vitalité réel ! Contrairement à ce dont on essaie de nous convaincre, l'opinion citoyenne n'est pas dans un état de léthargie profond. Par contre, je me pose davantage de questions sur l'attitude des parlementaires qui, à la veille des vacances parlementaires, n'ont pas cru opportun d'amorcer un réel débat sur la question, laissant, dès lors, libre cours à la promulgation du décret le 1er juillet au journal officiel. Ce n'est pas de la léthargie, c'est un véritable coma politique auquel nous avons, sans le savoir, assisté !

lundi 8 septembre 2008

Rencontre Sarkozy-Medvedev: les convictions seules ne suffisent pas

En dépit de l'effort de communication mis en oeuvre par la Présidence française de l'Union européenne et les instances compétentes de l'UE en matière de politique étrangère, nul ne s'attendait réellement à ce que la rencontre entre le Président russe Dmitri Medvedev et le Préident français Nicolas Sarkozy puisse aboutir à de réelles avancées dans le conflit qui oppose la Géorgie à la Russie sur la question de l'intervention de Moscou et l'avenir des entités abkhaze et d'Ossétie du Sud, dernièrement reconnues par Moscou comme Etats indépendants.

La marge de manoeuvre de l'Union européenne - on l'a souvent répété - est des plus réduites. Et ce quelle que soit la stratégie qu'entendait défendre l'Union européenne. Le non-renouvellement du partenariat entre la Russie et l'Union européenne décidé en guise de "sanction" compte-tenu du comportement de Moscou sur le dossier caucasien ne semble pas susciter de réelles craintes du côté russe. On pouvait d'ailleurs bien se demander quelles allaient être les moyens de persuasion de l'UE dans cette crise. Convaincre Moscou par des promesses? cela aurait pu être envisagé. Mais avec quels moyens? Laisser peser sur Moscou l'ombre d'une menace (je sais, un mot à ce point barbare doit être rayé, sauf que je l'envisage au sein le plus pur des théories des RI)? Cela aussi aurait pu être envisagé... (vous connaissez la suite). Bref, les convictions seules ne suffisent pas. Et à la différence de l'UE, la Russie dispose d'une unicité (attention! loin d'être parfaite!) de vue sur les siennes et la manière de les mettre en oeuvre.

Ceci dit, il y a un réel bon sens objectif (je souhaite le croire) dans le refus très clair de Moscou de permettre à l'UE l'envoi d'une mission en Géorgie qui ne serait venue que rendre plus difficile la lecture des répartitions des tâches (si l'on suppose existante une telle répartition). C'est d'ailleurs l'une des principales difficultés à laquelle se heurtent aujourd'hui les processus de "résolution" des conflits dans la Région. Le Haut-Karabakh est, à ce titre un bon exemple. Le Groupe de Minsk, qui réunit un concert des principales nations européennes et transatlantiques, en vue d'aboutir à un règlement définitif du conflit a participé à l'enlisement de la crise, faisant de cette confrontation l'un des multiples conflits gelés d'Europe. Je ne crois pas - et j'imagine ne pas être le seul - que la multiplication des interventions et des missions puisse représenter un apport réel pour la stabilisation des zones de conflits aux limes de l'Europe. Celles-ci en finissent par constituer de nouveaux protagonistes dans des crises dont la complexité des acteurs pèse déjà sur les chances d'issue de ces conflits.

Renforcer les instruments préventifs de l'OSCE (et on sait que ces instruments sont tous autant nombreux que sous-financés) aurait pu constituer une solution plus prometteuse que de poursuivre une stratégie de résolution "utopique" des crises qui consiste démultiplier le nombre d'acteurs organisationnels sur le terrain.

vendredi 29 août 2008

Russia missile test heightens stand-off with West

 

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Russia missile test heightens stand-off with West

Certes, des informations complémentaires devront venir corroborer les faits relatés par cet éditorial. Rappelons, cependant, que ce type d'activité constitue une "gesticulation" dissuasive classique compte tenu de la frilosité grandissante des rapports entre la Russie et l'Occident. En outre, cet essai était très certainement prévu de longue date. Mais il est justement intéressant ici de constater qu'il n'y a eu aucune volonté d'apaiser le niveau de tension existant.

 

A suivre néanmoins...

mardi 26 août 2008

Les Cahiers du RMES - l'édition de l'été 2008 est en ligne

J'ai l'immense plaisir de vous signaler que la dernière livraison des Cahiers du RMES est enfin disponible en ligne à partir de notre site internet http://www.rmes.be.

Volume V, numéro 1, été 2008

Ce semestre, au sommaire :

Heated Terror: Exploration of the Possible Impacts of Climate Change  on The Causes and The Targets of terrorism

Par Thomas Renard

A l'heure du nouveau Livre Blanc et de la présidence française de l'UE, la France doit-elle réintégrer l'OTAN?

Par Pierre Pascallon

Les Etats-Unis et le nouvel ordre mondial émergent

Par Tanguy Struye de Swielande

Adaptation et contre-adaptation au défi du caractère évolutif de la guerre. Un aperçu des débats français

Par Joseph Henrotin

L'objet évanescent d'une théorie improbable: le terrorisme et les sciences sociales

Par Ami-Jacques Rapin

En vous souhaitant une agréable lecture !

Repenser nos relations avec la Russie

Une carte blanche en ligne du journal Le Monde, rédigée par Aleksander Kwasniewski, Président de la Pologne de 1995 à 2005, m'incite à réagir sur la question des rapports que nous devons désormais entretenir avec la Russie au lendemain du conflit qui a opposé cette dernière à la Géorgie.

Là où je rejoins l'ancien Président polonais, c'est lorsqu'il souligne le fait que la renaissance de la Russie ne constitue pas seulement le dessein d'une ou deux personnalités politiques (Vladimir Poutine et Dmitri Medvedev) mais, plus globalement, une aspiration partagée par une grande majorité de la population. Cela étant, il ne faudrait en aucun cas sous-estimer la fascination que suscite l'Occident parmi la population et certaines de ses élites. Historiquement, comme le rappelle Arnold Toynbee, "Le défi de l'Occident a suscité deux réactions antithétiques" (A. Toynbee, L'Histoire, Paris, Bibliothèque historique Payot, 1996). "Une minorité zélote, sans importance politique, s'est opposée à l'intrusion de l'Occident. [...] L'hérodianisme enragé, à l'opposé [...]" a cherché à faire introduire la Russie dans le club des Occidentaux. Il serait, toutefois, une erreur de percevoir ces deux tendances comme une dichotomie parfaite. Le mouvement, qui fut surtout engagé par Pierre Le Grand, et qui visait le rapprochement de la Russie avec l'Occident avait pour objectif de préserver l'indépendance de la Russie et de sauvegarder la spécificité culturelle du pays. N'étant pas spécialiste de l'histoire et de la culture de Russie, je pense néanmoins qu'il serait bon que nous nous interrogions, aujourd'hui, sur la question de savoir si la politique conduite par l'Occident et les Etats de l'Alliance en particulier, n'a pas conduit à une "communion", ou une forme de "synchértisme" de ces deux tendances: le zélotisme (dans lequel la dimension religieuse joue un rôle majeur) ayant désormais acquis une importance politique et serait perçue comme la seule voie permettant à la Russie de s'inscrire dans le monde de demain.

Concernant l'influence de l'Europe et, plus exactement, la capacité de l'Union européenne à apaiser les tensions qui ont, in fine, conduit au déclenchement des hostilités, encore une fois, il nous faut partager le bilan dressé par Aleksander Kwasniewski. L'Union européenne a démontré qu'elle pouvait, dans certaines configurations de crises, se révéler inapte à freiner les velléités des parties, voire impuissante à prévenir la montée aux extrêmes. A dire vrai, ce constat vaut pour l'ensemble des organisations régionales de sécurité européennes (OSCE, OTAN, etc.).

De l'OTAN, ensuite, il en est aussi question. Je ne pense pas que les motivations qui ont conduit les Etats d'Europe de l'Est à rejoindre l'Alliance atlantique aient exclusivement relevé d'aspirations en vue de constituer un club de démocraties. Elles ont - et cela est normal et légitime - répondu au désir de sécurité de ces nouvelles et jeunes démocraties issues de l'après-guerre froide. Dans sa vision de l'expansion de l'OTAn (et de l'Union européenne), l'ancien Président polonais soulève (sans le savoir?) l'une des principales contradictions devant laquelle est confrontée l'Occident. L'auteur indique que si nous fermons la porte aux aspirations de pays désireux d'adhérer à ces deux organisations, nous risquons de violer le principe d'auto-détermination censé être la pierre angulaire de la nouvelle Europe. Et, par voie de conséquence, de créer une zone d'instabilité. Or, il convient, à notre avis, de reconnaître que ce sont précisément l'application et la mise en oeuvre de ce principe d'auto-détermination qui constitue le noeud gordien de la sécurité européenne. Doit-on limiter l'expression de cette volonté d'auto-détermination aux seuls Etats? Ou devons-nous reconnaître le droit à des peuples, des minorités, de décider de leur avenir, quitte à remettre en cause le dessin des frontières?

Enfin, je rejoindrai très certainement l'avis de l'auteur qui souligne la nécessité pour l'Europe de développer le volet stratégique de sa politique. Toutefois, je reste perplexe sur les chances de voir émerger l'unité nécessaire pour la mise en oeuvre d'une réelle stratégie. Durant la guerre froide et la période post-guerre froide, les Etats-Unis ont manifestement empêché qu'une réelle Europe stratégique puisse voir le jour (même si les divisions proprement européennes ont également pesées). Ils acceptent, aujourd'hui, de reconnaître l'autonomie d'action européenne (discours de l'ambassadeur des Etats-Unis, Victoria Nuland). Et ce, à l'heure même où la Russie réinvestit le champ stratégique européen. Il n'est pas sûr que l'Amérique contemporaine, gagnée par des mutations démographiques sans précédent, témoigne de la même ferveur dans ses rapports avec l'Europe. L'avenir de l'Europe stratégique dépendra désormais de la liberté de manoeuvre que pourrait ou pourrait ne pas nous laisser Moscou... Les relations internationales répondent, elles aussi, aux lois de la thermodynamique...

 

vendredi 22 août 2008

La "Défense" passe aussi par la défense des savoirs et des expertises

Un récent article paru sur le site Euractiv me paraît assez interpellant quant à la prise de conscience des autorités de la Commission européenne sur la protection des savoirs issus de la recherche scientifique européenne. L'auteur y évoque le projet pilote lancé ce 20 août par la Commission européenne, qui consiste à offrir un accès en ligne illimité aux résultats des recherches subventionnées par l'Union européenne. Selon les déclarations de la Commission, ce projet devrait permettre d'améliorer l'exploitation des études scientifiques tout en garantissant un "juste retour" pour les contribuables.

Je me souviens avoir assisté aux sessions en régions de l'IHEDN à un débat passionnant relatif à la notion de défense économique/intelligence économique (ces termes ne recouvrant pas exactement les mêmes réalités). J'y avais fait part de mes inquiétudes - partagées, cela dit, par un grand nombre de spécialistes - quant à la capacité de la Commission européenne de développer une culture de la sécurité et de la confidentialité dans la conduite de programmes tels que Galileo, GMES et le volet "espace et sécurité" du 7ème programme-cadre 2007 - 2013. Je dois avouer que l'initiative récente de la Commission ne fait que renforcer mes craintes à ce sujet. A priori, l'initiative peut apparaître louable et "transparente" vis-à-vis du contribuable qui est en droit d'exiger que lui soit indiqué les orientations prises par le budget du 7ème programme-cadre - budget auquel il contribue par truchement des structures fiscales nationales. C'est là, pourrait-on dire, une preuve évidente d'une Europe qui se veut démocratique et transparente vis-à-vis de ces citoyens. Fallait-il pour autant commencer la démocratisation - indispensable, j'insiste! - par le secteur de la recherche scientifique et technologique? Et ce, sans adjoindre à ce processus les mesures de protection nécessaires en matière de transferts des connaissances et des innovations (même si cette étape précise du processus ne s'avère pas directement concernée par le projet pilote de la Commission).

J'ai parfaitement conscience des bienfaits qu'une telle mesure pourrait apporter en termes d'avancées dans le secteur de la santé, par exemple (des spécialistes du domaine pourraient réaliser de meilleures argumentations que les miennes). Toutefois, il me semble difficile de pouvoir enfermer chaque secteur de la discipline scientifique dans une boîte hermétique en supposant, de façon naïve, que les apports d'une discipline ne puissent pas trouver des suites ou des applications dans d'autres domaines. La compétition scientifique qui s'engage depuis plus de 10 ans dans le secteur des technologies dites convergentes (nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l'information et des sciences cognitives) appelle à la plus grande prudence en matière de libre accès aux connaissances. Rappelons, d'ailleurs, que la Commission européenne avait en son temps décidé de réagir à cette course naissante en développant (en réponse à la Nanotechnology National Initiative américaine)

une stratégie européenne pour les nanotechnologies. Pourtant, elle n'a pas semblé prendre la mesure des enjeux sécuritaires de cette nouvelle course. Et même si le projet pilote apparaît, formellement en tous cas, en périphérie de ce débat, ce serait faire preuve d'une étroitesse d'esprit évidente que d'ignorer les connexions qui, en arrière-plan, relient ce domaine à la question plus vaste de l'existence ou de la non-existence d'une culture sécuritaire au sein de la Commission européenne.

S'agissant précisément des publications, un rapport réalisé, en 2006, par Angela Hullmann, Who Is Winning the Global Nanorace?, et paru dans la revue Nature Nanotechnology, faisait état des avancées opérées par le secteur scientifique chinois dans les produits scientifiques liées aux nanotechnologies. Le classement montrait, très clairement, le retard des Européens (en ordre dispersé) sur ce point.

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Avec l'existence du volet "Espace et sécurité" du 7ème programme-cadre, la Commission européenne se trouve confrontée à la difficulté de l'encadrement sécuritaire des résultats issus des recherches qu'elle subventionne. En facilitant de la sorte l'accès aux publications issues des travaux dans le domaine des TIC (domaine où, par essence, s'interpénètrent les intérêts de secteurs civils et militaires multiples), la Commission ne prête-elle pas le flancs à ses "coo-pétiteurs" (pour reprendre une terme qui exprime parfaitement l'ambiguïté des rapports de coopération et de compétition propres à ce domaine d'activités)?

Petit retour sur la proposition russe d'architecture européenne de sécurité présentée au mois de juillet

Olivier Kempf vient de m'indiquer qu'il figure sur son blog un billet relatif à la proposition russe dont je faisais mention dans l'un de mes derniers (et forcément récents) billets. L'analyse que livre Olivier Kempf est particulièrement précise (comment pourrait-il en être autrement?) sur la manière dont la Russie a géré les différents calendriers des dossiers et des organisations internationales. Sans doute, l'aurez-vous, pour la plupart, déjà lu. Dans ce cas, acceptez toutes mes excuses.

Je suis persuadé qu'il y a là - c'est-à-dire, dans cette proposition - un thème (somme toute déjà traité par le passé) à analyser mais, cette fois, à la lumière des récentes évolutions de l'espace paneuropéen. A suivre donc...

jeudi 21 août 2008

"Un affrontement entre la Russie et l'Occident est inimaginable"

Interview de votre serviteur parue dans le journal L'Echo du mercredi 20 août 2008. Propos recueillis par Magali Uytterhaeghe.

Le retrait russe vous surprend?

En fait, la Russie ne s'est jamais retirée de la Géorgie. Durant les années 1990, Moscou disposait de quatre bases en Géorgie héritées de l'Union soviétique. Moscou prévoyait de les quitter dans le cadre du traité sur les forces conventionnelles en Europe. Mais malgré cela, elle freinait des quatre fers car elle estimait que les populations d'Ossétie du Sud, de l'Abkhazie et de l'Adjarie étaient favorables à la présence russe. Et les événements actuels ne faciliteront pas ce retrait. Au contraire, le président géorgien a offert aux Russes sur un plateau d'argent le prétexte pour intervenir dans cette zone.

Moscou pourrait accepter un retrait de Géorgie en échange du maintien de ses bases?

La question du démantèlement de ces bases est restée en suspens car le traité sur les forces conventionnelles en Europe n'a pas été mis en oeuvre. Ce traité prévoyait d'éviter qu'un Etat en Europe puisse concentrer des forces à ses frontières et procéder à une guerre éclair. Mais comme certains pays de l'Est sont devenus membres de l'OTAN, la Russie exigeait une révision complète du traité. En 1999, la révision du traité a abouti, mais l'Occident a conditionné sa ratification au départ des Russes des bases à l'étranger. ce qui ne faisait pas partie du "deal" pour les Russes. Tout cela a finalement abouti à un dialogue de sourds et à la dénonciation du traité par la Russie.

Résultat: il n'y a pas d'instrument pour permettre aux membres de l'OTAN de vérifier les opérations réalisées par la Russie sur son territoire et dans d'autres Etats. Ce qui a permis à Moscou de concentrer des forces à la frontière géorgienne et de réagir de manière si fulgurante en Ossétie du Sud.

La réactivation du traité sera-t-il un point essentiel pour l'OTAN?

Non, les membres de l'OTAN ne se font plus d'illusion sur la réactivation de ce traité. Ceci dit, on semble essayer d'arracher par d'autres moyens de petits accords en matière de forces conventionnelles. ainsi, dans l'accord de cessez-le-feu que le président français, Nicolas Sarkozy, a soumis à la Géorgie et à la Russie, il y a des mesures relatives aux forces conventionnelles applicables dans la région du Caucase.

Le non retrait russe menace les relations entre les membres de l'OTAN et la Russie?

Depuis la fin de l'ère soviétique, les relations entre la Russie et l'Occident, et en particulier les USA, évoluent difficilement. et ces dernières années, la Russie voit augmenter le nombre de dossiers qui fâchent comme l'élargissement de l'OTAN, la reconnaissance et l'indépendance du Kosovo, et la mise en place du bouclier antimissile américain.

la réaction en Géorgie correspond donc à la politique du balancier.

La diplomatie russe a d'ailleurs toujours su tirer profit des opportunités pour tirer à un moment donné son épingle du jeu.

Ceci dit, cela ne correspond pas à la politique extérieure russe actuelle qui vise à renforcer les liens avec les anciennes républiques de l'Union soviétique. C'est dans ce contexte qu'elle a signé avec la Chine, l'Iran et les pays d'Asie centrale "l'Organisation de la coopération de Shangai".

L'intervention russe accélérera l'adhésion de la Géorgie à l'OTAN? Ou l'Occident ralentira ce processus pour ne pas devoir un jour défendre militairement la Géorgie face à la Russie?

L'OTAN à un intérêt géopolitique à intégrer la Géorgie. Cela ne fait aucun doute. Mais je ne pense pas que cet événement poussera les membres de l'OTAN à mettre l'adhésion rapidement à l'agenda.

Quant à l'obligation d'assistance militaire en cas d'agression, rien n'est moins sûr. Chaque membre de l'OTAN a le droit de choisir les moyens qu'il investit dans la défense militaire d'un allié.

La Russie pourrait-elle laisser "pourrir" la situation?

Si les Russes parviennent à maintenir leur position sans franchir de ligne rouge, l'Occident aura du mal à parvenir à ses fins. Ce serait quelque chose d'inédit pour la Russie.

Va-t-on vers un affrontement entre la Russie et l'OTAN?

Nous sommes dans une petite crise, pas dans un conflit. un affrontement est inimaginable. La Russie veut simplement montrer qu'elle ne veut pas se laisser dicter son comportement. Sur le plan militaire, elle est une menace pour ses voisins mais bien moins pour l'Europe. Elle a encore beaucoup d'efforts à faire pour rivaliser avec l'Amérique.

Philippe Siuberski : Ossétie: les Occidentaux paient le prix de la reconnaissance du Kosovo | International | Cyberpresse

Voici, ci-dessous, une analyse du conflit russo-géorgien élaborée par l'Agence France Presse et reprise par le site Cyberpresse.ca.

Bonne lecture !

Philippe Siuberski : Ossétie: les Occidentaux paient le prix de la reconnaissance du Kosovo | International | Cyberpresse

A propos des 10 soldats français tués en Afghanistan

Tout d'abord, je suis d'accord avec Olivier Kempf qui, dans un billet récent, rappelait que l'heure était avant tout au recueillement. Mes pensées vont tout d'abord à ces 10 soldats et à leurs familles.

LCI faisait à l'instant apparaître les photos des soldats tombés au combat. Même s'il s'agit d'une structure d'âge "classique" et "normale" pour des troupes d'infanterie en opération, je dois bien avouer que la jeunesse de ces visages m'a frappé. Je sais que les impératifs de préparation des troupes reposent sur l'envoi d'une tranche d'âge spécifique. Il n'en demeure pas moins que l'on est touché par les images de ces jeunes hommes tout juste sortis de l'adolescence.

S'il convient de ne pas verser dans des polémiques, il est cependant un exercice plus constructif de poser les questions à propos desquelles nous devrons trouver impérativement des réponses. Il ne s'agit pas de nous précipiter dans la brèche ouverte par la douleur provoquée par ce drame pour entreprendre, de façon illusoire, un réexamen - voire une mise à plat complète - de la stratégie de l'OTAN en Afghanistan et des participations nationales aux opérations. Non, il faudra nécessairement prendre le temps. Et sans doute dépasser les explications techniques - quasi-chirurgicales - qui, même si elles viendront détailler les circonstances du drame, ne permettront pas une réflexion sereine sur les fondements de notre présence dans la région.

Je ne prétends ABSOLUMENT pas avoir de réponses à ces interrogations. Les résoudre exigera des compétences que nul ne saurait posséder à titre individuel. Mais sans doute sera-t-il utile de défricher quelques lieux communs qui ont trop longtemps été sous-investis par le débat public:

1. Défendons-nous la "liberté du monde" dans cette région ou demeurons-nous dans cet espace au nom d'un intérêt de réputation?

2. La stratégie de l'OTAN est-elle adaptée à la situation sur le terrain? Les récentes offensives coordonnées des Talibans imposent que nous procédions à un examen scrupuleux de la question.

Et enfin, deux dernières questions dont il me faudra préciser la portée même si je sens intuitivement qu'il y a là une distinction fondamentale à prendre en compte :

3. Avons-nous perdu en Afghanistan?

4. Avons-nous perdu l'Afghanistan?

Je terminerai par une question finale qui se veut un retour aux fondements de la Stratégie: existe-t-il des guerres que nous, Occidentaux, devons être capables de perdre afin de déterminer les stratégies et les moyens régénérés qui nous permettront à plus long terme de mieux encore défendre nos libertés? Disposons-nous de la sérénité d'esprit suffisante que pour percevoir les signes d'une défaite?

Je sais les arguments qui pourraient être opposés à ces interrogations. J'entends déjà quelques voix s'élever pour indiquer que jamais une telle polémique et de semblables cérémonies n'auraient eu cours à l'époque de la guerre d'Algérie (pour reprendre un épisode de l'histoire militaire française). Mais voilà, l'investissement émotionnel qui s'opère sur ces 10 soldats est le résultat d'une évolution sociale et culturelle avec laquelle nous devons compter et qu'il serait vain d'ignorer tant elle répond à des forces et des mutations profondes du régime de valeurs que nous accordons à la vie individuelle (pour ce débat, voyez cet article pour l'élaboration duquel Christophe Wasinski et moi-même avons été consultés).

Si je vais trop vite en besogne en posant ces questions, n'hésitez pas à me le faire savoir. Mais il me fallait les livrer et les écrire.

mercredi 20 août 2008

L'accord entre Washington et Varsovie risque de fragiliser un peu plus l'Alliance

C'est désormais acquis, Varsovie a donné son feu vert à l'instauration d'élements sur son sol du bouclier antimissile américaine. Cette annonce, à l'évidence, n'étonnera personne. Un précédent billet de ce blog a fait mention des enjeux de cet accord. L'aspect le plus préoccupant de cette affaire réside, à mon sens, dans la déclaration qui lui est jointe. Le susdite accord comporte une déclaration de coopération stratégique entre les deux pays qui, selon les autorités polonaises, viendraient appuyer le contenu de l'article 5 du Traité de Washington, acte fondateur de l'Alliance atlantique.

Contrairement à la Pologne, je ne pense pas qu'une telle déclaration puisse réellement venir renforcer une Alliance déjà en proie, comme nous l'avons vu hier, à de fortes dissenssions sur la question géorgienne. On peut, en effet, s'interroger sur les conséquences d'un tel contrat de "réassurance" passé entre deux Etats déjà alliés. Le contenu de l'article 5 ne serait-il plus, soudainement, une garantie suffisante en matière de défense mutuelle? Faut-il, par mesure de précaution, l'accompagner d'une réassurance plus claire dans les termes? Seront-ce les seuls alliés qui consentiront à prendre des risques "supplémentaires" qui bénéficieront d'un tel angagement? Certes, le contenu de l'article 5 n'indique en rien le principe d'emploi de moyens militaire en cas de défense d'un allié agressé. Mais fallait-il pour autant aboutir à la signature d'une telle déclaration qui affiche au grand jour l'existence d'alliés privilégiés au sein même de l'Alliance atlantique. L'opération peut sembler risquée par les temps qui courent et dans le contexte international du moment.

Il convient, cependant, de se montrer prudent et d'attendre de connaître - si cela est possible - les précisions de cet accord et de cette déclaration. Toutefois, je demeure persuadé qu'il n'y pas qu'à Moscou que cette déclaration risque de faire grincer des dents...

Le bouclier antimissile américain (les éléments européens)

Vers une nouvelle conférence sur la sécurité collective européenne ?

Comme je l’avais indiqué dans un billet précédent, l’une des principales forces de la Russie en matière de politique étrangère est d'être capable de tirer parti des opportunités que lui offrent les événements. Ainsi, la Russie avait, certes, exercé des pressions de divers ordres sur la Géorgie s’agissant de l’avenir du territoire d’Ossétie du Sud mais n’aurait jamais imaginé que l’impulsivité du Président géorgien conduise de façon aussi prématurée et précipitée au lancement d’opérations militaires destinées à rétablir le contrôle de Tbilissi sur cette région.

Un autre exemple de cette habileté peut être trouvé dans le projet d’« architecture européenne de sécurité » présenté, au mois de juillet dernier, par l’ambassadeur de la Russie, Dimitri Rogozine, auprès de ces homologues à l’OTAN. Faut-il s’en étonner, la proposition russe n’avait alors pas suscité d’intérêt particulier dans le chef des médias. Et les récents événements en Géorgie tendent à voiler le contenu (encore imprécis, avouons-le !) de ce projet quand ils n’entrent pas en contradiction complète avec la portée que l’on pourrait raisonnablement lui prêter. Car, l’idée de Moscou consistait précisément à organiser un sommet durant lequel les États européens, les Etats d’Amérique du Nord et d’Eurasie viendraient à discuter des mécanismes à instaurer en vue d’établir, de Vancouver à Vladivostok, un cadre de sécurité globale où chaque Etat discuterait d’égal à égal.

Quoi de neuf me direz-vous ? En effet, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OCSE, l’ancienne CSCE née de l’Acte final d’Helsinki du 1er août 1975) est censée incarner un tel projet de prévention des conflits à l’échelle paneuropéenne. En outre, la proposition russe du mois de juillet, dont on espère plus obtenir davantage de précisions dans les mois à venir, ne faisait aucune mention du rôle spécifique qu’il conviendrait à attribuer à l’Alliance atlantique et à l’OTAN. Quel était donc le but de la manœuvre russe ? Quelle relation entretient-elle avec les événements contemporains?

En réalité, cette récente proposition s’inscrit dans une tradition diplomatique russe que l’on peut raisonnablement faire remonter à Nicolas II et à sa Conférence de La Haye sur le désarmement (je sais, c'est loin, mais sans qu'il s'agisse de tomber dans l'Historisme, il nous faut sortir du "culte de l'urgence" et réfléchir dans le "temps long" pour reprendre une expression de Fernand Braudel). La philosophie qui a, depuis lors, guidé les diverses invitations diplomatiques émises par la Russie vis-à-vis de ses partenaires européens à toujours répondu à quatre objectifs :

  1. prévenir le risque d’une isolation de la Russie du Concert des nations européennes ;
  2. empêcher une course aux armements qui se révélerait, à terme, défavorable à l’influence russe en Europe ;
  3. établir un cadre de sécurité collective juridiquement contraignant (ce que n’est pas l’OSCE, à l’exception toutefois de la Cour de Conciliation et d’Arbitrage jamais mise en œuvre à ce jour) ;
  4. exclure, dans la mesure du possible, tout État étranger à l’ensemble de l’Eurasie et de son isthme européen (ceci afin de permettre à Moscou de disposer d’une influence dominante). C’est également à l’aune de cette caractéristique que l’on mesure sans doute le peu de cas qui était fait par la proposition quant au rôle futur de l’OTAN.

Quoi qu’il en soit, l’idée développée par le Kremlin reste pour le moins – volontairement ? – imprécise. Elle tend, toutefois, à rappeler les multiples ballons d’essai émis par le passé par la Russie tsariste et, après elle, l’Union soviétique (au lendemain de la Seconde Guerre mondiale). Ainsi, la Conférence de La Haye sur désarmement avait-elle pour objectif (à peine voilé) de freiner les réarmements navals britannique et allemand. En 1954, la Conférence quadripartite initiée par Molotov était-elle destinée à empêcher le réarmement de l'Allemagne fédérale et la perspective d’une entrée de cette dernière dans l’OTAN (la création en 1955 du Pacte de Varsovie et l’échec de la Communauté européenne de défense en 1954 avait précisément conduit à la réalisation concrète des craintes de Moscou).

Quels pourraient être demain les objectifs de Moscou à travers cette proposition, alors même que la crise en Géorgie reste latente ? Ils sont multiples :

  1. reprendre l’initiative politique sur la question de l’avenir de la sécurité européenne en proposant un concept « d’architecture de sécurité » abandonné par les Européens à la fin des années 1990 ;
  2. tenter d’assainir les axes de dialogue entre Moscou et les capitales européennes sur un ensemble de dossiers clés pour lesquels la Russie estime ne pas avoir été consultée comme il se le devait. Ce sont, bien sûr, les dossiers de la Défense antimissile, de l’élargissement de l’Alliance atlantique et de la renégociation du Traité sur les forces conventionnelles en Europe qui sont ici visées ;
  3. rechercher parmi les capitales européennes les oreilles les plus attentives aux doléances russes. Analogie remarquable, c’est en de la part de l’Italie que la diplomatie russe pourrait recevoir un premier signe (en juillet 1966, la démarche d'Andrei Gromyko destinée à organiser une conférence sur la sécurité européenne avait été, dans un premier temps, trouvé une oreille attentive auprès de l'Italie).

Le projet présenté par la Russie à l'OTAN ne constitue, à dire vrai, que la suite logique des dissensions qui étaient apparues depuis 1999 au sujet du rôle de l'OSCE en matière de sécurité européenne. Moscou a toujours souhaité privilégier le cadre de l'OSCE comme forum de dialogue et d'action pour le traitement des conflits en Europe, tandis que les États-Unis s'employaient à empêcher sur l'enceinte de sécurité paneuropéenne ne puisse devenir une concurrente de l'Alliance. L'OSCE est aujourd'hui perçue par la Russie comme une organisation essentiellement pro-occidentale. Aussi, il est utile d'indiquer que la Russie ne redoute pas seulement l'arrivée à ses portes de l'OTAN, elle estime aussi avoir perdu l'OSCE.

Et la Géorgie? En dehors de la rhétorique, il n'existe plus, en Europe, de cadre politique ou juridique efficace (et étendu à l'ensemble de l'Eurasie!) qui puisse mettre en oeuvre des instruments diplomatiques susceptibles d'apaiser et résoudre les crises. Ce jugement, il est vrai, est pour le moins tranché. Mais à bien y regarder, il convient de reconnaître que le contrôle des crises s'opère avant tout à l'aide moyens de défiance et non de confiance. Le conflit en Géorgie est la première guerre de cette ère nouvelle et incertaine.

mardi 19 août 2008

Voyons-y plus clair avec le DSI 40

Le numéro 40 de Défense & Sécurité Internationale (http://www.areion.fr) consacre en ce mois un dossier spécial sur le Livre Blanc sur la défense et la Sécurité Nationale français. Il est heureux qu'une revue du calibre de DSI présente des analyses sur l'une des initiatives politiques qui aura fait coulé pas mal d'encre à la fin de ce premier semestre 2008. Il faut bien avouer que la sortie de ce Livre Blanc n'aura pas été servi par les événements (on se souvient du drame de Carcasonne et de la mise en cause des chaînes de commandement) et les rumeurs sur les probables annulations ou glissements calendaires de programmes. DSI fait le point afin que nous y voyons plus clair. A se procurer sans hésiter donc !

lundi 18 août 2008

Un retrait des troupes russes de Géorgie est-il possible?

On ne le dira jamais assez: les informations que les médias peuvent nous distiller sur la situation en Géorgie laissent pour le moins perplexe sur la réelle résolution de la Russie à tenir les engagements passés avec les puissances occidentales.

Faut-il nécessairement s'étonner des contradictions apparentes entre les discours et les actes. Non. et cela est particulièrement vrai dans le cas de la Russie dont on connaît l'habileté pour tirer parti des opportunités qui s'offrent à elles en matière de politique étrangère. D'ailleurs, la Russie semble être parvenue à signer un document non-identique à celui signé par la Géorgie.

Il est, tout d'abord, intéressant de rappeler que la Russie... ne s'est jamais réellement retirée de Géorgie depuis la fin de la guerre froide. Il est peu fait mention des quatre bases, héritées de l'époque soviétique, que la Russie avait pour obligation de démanteler et rétrocéder au gouvernement géorgien dans le cadre des négociations sur la révision du traité sur les forces conventionnelles en Europe (FCE). Concrètement, deux bases (dont une située dans la périphérie de Tbilissi) avaient été démantelée en 2001. Une troisième l'avait été en 2007 (après de longues et âpres négociations entre 2004 et 2005) tandis que la dernière de ces bases devait être rétrocédée en... 2008. Aussi, on peut légitimement se montrer dubitatif à l'écoute des discours politiques exigeant un retour à la situation ex ante. De quelle situation antérieure parle-t'on exactement? Surtout, la suspension par la Russie, voici un an, de sa participation à la mise en oeuvre des dispositions du traité FCE (échanges d'informations, visites, inspections, envoi d'observateurs dans le cas d'exercices militaires, etc.) laissait d'ores et déjà présager de l'impossibilité pour les Occidentaux de recourir à des moyens juridiques internationaux pour le contrôle des forces conventionnelles en Europe (le plan proposé par Nicolas Sarkozy visait, en quelque sorte, à créer un mini-FCE pour les forces en présence sur le terrain). Théoriquement, donc, la possibilité d'une concentration de forces armées aux frontières d'un Etat (les FCE visaient expressément à l'origine l'Union soviétique que l'on supposait capable de rééditer une nouvelle guerre éclair [blitzkrieg] dans le Centre-Europe) s'avérait donc une hypothèse crédible. Force est de constater que l'opération en Géorgie (indépendamment de l'erreur stratégique de cette dernière) a en tous points illustré les craintes nourries par les états-majors. Cependant, comme toujours dans l'histoire militaire, c'est la vitesse et la précipitation des événements qui est le moins souvent correctement anticipée.

De l'anticipation, justement, il peut également en être question. Certes, le retrait russe des FCE n'autorise plus un recours aux dispositifs prévus par le traité pour le contrôle des manoeuvres russes sur son territoire et aux abords de ses frontières. Soit. Il reste que d'autres moyens existent pour disposer d'une évaluation en temps réel (ou quasi-réel, soyons modestes et lucides) de la situation sur le terrain. Les Etats-Unis à eux seuls disposent d'une panoplie de capacités satellitaires d'observation qui ne devraient, théoriquement, ne laisser aucun équivoque sur l'état des forces dans la région. Bien sûr, l'observation satellitaire a, par le passé, rencontré d'importantes limites. Pour faire court : elles n'ont pas permises, depuis 2001, la capture de Ben-Laden. Il est toutefois difficilement imaginable de penser que la fabuleuse concentration des forces de la 58ème armée russe soit passée inaperçue. Et cependant, elle n'avait pas engendré, à ma connaissance, d'agitations diplomatiques particulières, du moins pas avant l'escalade intervenue dans les hostilités. Faut-il voir là - en dehors des assurances faites à la Géorgie qu'elle a bien "vocation" (sic!) à rentrer dans l'OTAN, une défaillance de la solidarité des Etats-Unis vis-à-vis des Etats qui aspirent à rejoindre, demain, la communauté euro-atlantique. Nous le verrons en décembre.

Je ne peux, enfin, résister à reporter extrait du reportage réalisé par TF1 en Géorgie. Une habitante de Gori disait ne pas comprendre les manoeuvres interminables des véhicules de combat russes... Et si les éléments de la 58ème armée jouaient au chat et à la souris avec les satellites?

Situation inquiétante quoi qu'il en soit. Nous la suivrons encore ces prochains jours.

Bouclier antimissile : signaux et gains

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La déclaration du représentant de la Fédération de Russie auprès de l'OTAN, Dimitri Rogozine, n'est certainement pas passée inaperçue même si les propos émis risquent de se noyer très vite dans la masse d'informations et de commentaires sur l'épineux dossier des éléments du bouclier antimissile américain en Europe.

Comme il l'a été dit dans les médias, la Pologne a finalement conclu un accord avec les Etats-Unis sur l'implantation d'une dizaine d'intercepteurs sur son sol. Ces éléments s'associent à l'installation de radars en bande-X sur le sol de la République tchèque.

Les circonstances dans lesquelles cet accord a été signé, de manière quelque peu précipitée, il faut bien l'avouer, ne facilitent en rien les efforts réalisés par tous ceux qui insistent sur le fait que les éléments d'un tel bouclier ne seraient pas dirigés contre la Russie. Face au déluge d'informations qui entoure ce dossier, quelques repères s'imposent néanmoins.

Quel est l'impact de la défense antimissile sur l'image des Etats-Unis?

Nous sommes ici au coeur de la problématique du signal en matière de politique étrangère. Tout programme d'armement - qu'il soit défini à des fins offensives ou défensives - participe à l'émission d'un signal sur les intentions, les réticences voire même les faiblesses de l'Etat qui le développe et le met en oeuvre. une relation de signal vise à influencer le schéma mental d'un adversaire - qu'on ne désigne pas, le plus souvent, comme tel - tandis qu'un rapport de puissance (au sens strict du terme) cherche à impacter sur le comportement même de l'ennemi (cf. Jean Barréa, Théories des relations internationales, Louvain-la-Neuve, Presses de la CIACO, 1991, p. 57). L'un des problèmes majeurs avec la relation par le signal est... que l'on ne maîtrise pas toujours ce signal comme on le souhaiterait. L'exemple du projet de bouclier antimissile américain est à ce titre particulièrement illustratif de ce paradoxe. En effet, en insistant comme ils le font sur le développement et l'implémentation hors CONUS des dispositifs de l'ABM, les Etats-Unis ne font pas que discourir sur une promesse d'élargissement du parapluie "national"; ils transitent dangereusement d'une logique de "dissuasion" vers une logique de "Protection". En d'autres termes, on peut s'interroger sur la valeur réelle que porte les Etats-Unis au principe de dissuasion. Comme l'indiquait François Géré, la révision, en 2002, de la Nuclear Posture Review, avait créé une nouvelle triade dissuasive composée des (1) missiles de précision à longue portée conventionnels, (2) la défense antimissile (ainsi que les dispositifs de commandement et de contrôle associés) et (3) les forces nucléaires stratégiques. Assiste-t'on, dès lors, à une remise en cause de la dissuasion? Si l'adjonction d'une défense antimissile au noyau des forces stratégiques est considéré comme le nouveau principe dissuasif américain, alors oui, nous assistons à une remise en cause sérieuse de la confiance que peuvent porter les Etats-Unis au nucléaire. François Géré pousse d'ailleurs la logique de son raisonnement encore plus loin et s'interroge : assistera-t'on à la mise en palce d'une dissuasion ramenée à la consolidation d'une défense antimissile à l'efficacité élevée? Au vu des maigres réussites des essais d'interception, on peut légitimement douter du calcul stratégique qui serait alors opéré.

En conclusion, l'assurance dont souhaitent se doter et qu'entendent vendre à leurs alliés les Etats-Unis doit être placé dans la balance à côté des "doutes" que les Etats-Unis nourrissent quant à l'ensemble de leur dispositif.

L'accord passé entre la Pologne et les Etats-Unis, au lendemain de l'intervention de la 58ème armée russe en Géorgie, en dit long sur l'approche qu'a la Pologne de la défense antimissile américaine. Pour la Pologne, il est clair que la Russie est visée par le projet (même si Washington est demeurée peu loquace sur cet aspect du dossier).

Quel sera le gain de la Pologne et de la République tchèque?

Il est très difficile de répondre à cette question.

Si nous venons à considérer le gain industriel et technologique, il est plus qu'improbable que des transferts de technologies seront consentis par les Etats-Unis qui verrouillent de manière hermétique la confection du système. A titre de comparaison, nombre de pays qui avaient accepté de rejoindre le développement du programme transatlantique Joint Strike Fighter (aujourd'hui baptisé F-35 Ligntening II) ont manifesté leurs déceptions quant aux transferts de technologies initialement promis. Bien sûr, d'autres Etats partenaires des Etats-Unis et qui ont procédé à des acquisitions de systèmes antimissiles américains (à l'instar du Japon pour ses systèmes Patriot PAC-3 et d'Israël, dans le cas de ses missiles Arrow) ont bénéficié d'importants transferts de technologies. Il n'en demeure pas moins que les chances que de tels accords soient renouvelés dans le cas de la Pologne et de la République tchèque s'avèrent faible.

Sur le plan politique, le gain qui sera réalisé par les gouvernements polonais et tchèque sera tout relatif. Sur le plan interne, on sait l'opposition traditionnelle des populations à la perspective d'implantation de tels dispositifs. Pourtant, la récente intervention militaire russe en Géorgie pourrait changer la donne et conduire l'opinion publique à rallier leurs dirigeants sur la question.

Le gain stratégique, quant à lui, est en demi-teinte. On peut, dans un premier temps considérer que les Etats-Unis établissent avec ces deux Etats européens un contrat de réassurance en étendant leur système de protection à deux alliés privilégiés européens. Cette affirmation pose néanmoins trois types de question:

1. Quelle est la valeur de l'Alliance atlantique dès lors que son principal allié établit avec quelques partenaires privilégiés (également membres de l'OTAN) un accord de réassurance?

2.  Comment la Pologne et la République tchèque pourraient-elles traduire cette relation d'un type particulier avec les Etats-Unis dès l'instant où il est évident que la disposition d'éléments du bouclier antimissile américain étendra probablement (et sous réserve de l'efficacité du système) sa protection à la majorité des alliés de l'OTAN (à l'exception de l'Europe du Sud-Est et de la Turquie)?

3. Les accords passés entre les Etats-Unis, la Pologne et la République tchèque, qui prévoient l'établissement d'une couverture antimissile américaine imparfaite en raisons de limitations techniques ne précipitera-t-elle pas les Européens à colmater la brèche stratégique Sud-européenne en complétant le dispositif d'origine américaine par une défense parcellaire de couche intermédiaire (de type MEADS ou ASTER) dans la susdite zone?

4. Quelles possibilités de jonction peut-on espérer à l'avenir entre les travaux conduits sous l'égide de l'OTAN dans le cadre de l'Active Layered Theatre Ballistic Missile Defence (ALTBMD) et ceux engagés dans le cadre de la Missile Defense Agency aux Etats-Unis?

Enfin, tout gain stratégique s'accompagnera d'un prix qui pourrait s'avérer coûteux selon l'adversaire et les performances techniques des engins envoyés contre des intérêts européens ou américains. En effet, sans qu'il s'agisse ici de rentrer dans des détails techniques, l'interception d'un missile balistique (pour autant que le missile intercepteur n'ait pas été trompé par les leurres) implique la retombée de débris mais aussi (c'est là une éventualité à prendre en compte) de l'ogive nucléaire, bactériologique ou chimique qu'elle emporte. Quel pays sur la trajectoire d'une missile assaillant consentira-t-il à voir de tels débris retomber sur son sol? Comment monnayera-t-il ce sacrifice?

Comme à chaque fois, de nouvelles (fausses) certitudes génèrent de nouvelles interrogations...

La DARPA fête ses 50 ans d'existence

Nos amis outre-atlantique sont, nous le savons, de fins connaisseurs en matière de communication. A l'occasion du jubilé de la Defense Advanced Research Project Agency (DARPA) (initialement baptisée Advanced Research Project Agency - ARPA), le Pentagone nous livre une vidéo retraçant les principaux succès de l'Agence de recherche avancée du Département de la Défense.

Il est, à ce titre, utile de revenir un moment sur les facteurs qui ont conduits à l'émergence d'une telle institution aux Etats-Unis. L'ARPA s'est, tout d'abord, voulue une réponse urgente au coup de tonnerre déclenché, à l' époque, par l'Union soviétique à travers le lancement de la sonde spatiale Spoutnik qui allait remettre durablement en cause le sentiment d'invulnérabilité que les Etats-Unis pensaient acquis de par leur insularité stratégique. Washington ne cessera, dès cet instant, à développer des projets (notamment dans le domaine antimissile) afin de retrouver cette "couverture" perdue.

Si les projets orientés "défense" ont été les principaux axes de recherche de l'ARPA, de nombreux dérivés civils sont issus des travaux qui y furent menés. On évoquera, au premier rang de ceux-ci, l'ARPANET, devenu entre-temps l'Internet.

Plus récemment, les recherches conduites sous les auspices de l'actuelle DARPA ont davantage concerné la cybernétique et, plus précisément, les dispositifs de cyber-défense ou encore les projets de senseurs droniques du futur, tels que le Joint Unmanned Combat Air System (J-UCAS), un projet de démonstrateur technologique de drone de combat mené en collaboration avec l'U.S. Navy et l'U.S. Air Force. Ce projet a, cependant, été officiellement "terminé" au premier semestre 2006 pour diverses raisons relevant tout autant des impasses budgétaires que des difficultés d'harmonistation des besoins des différents services.

Dernièrement, l'actualité de la DARPA s'est distinguée par l'organisation de courses d'un genre assez spécifique dans la mesure où elle font concourir des véhicules tous-terrains inhabités. Ce type de concours constitue une illustration brillante de la culture scientifique et technologique américaine que nous avons du mal, du côté européen, à nous représenter. Aucune barrière, en effet, n'est réellement placée entre la recherche fondamentale et les ingénieurs. Il existe une association étroite des développeurs (souvent issus d'entreprenariats individuels) avec les communautés scientifiques. Ce phénomène explique, il est vrai, les formidables percées qu'ont pu réaliser les Etats-Unis dans une vaste panoplie de domaines mais aussi les immenses gabegies financières qui représentent, aux yeux des Américains, le prix à payer pour déboucher sur de réelles ruptures technologiques.

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